Médiation géologique de terrain

Recherches en Didactique des Sciences de le Terre

Séminaire des Doctorants de l’ARDIST- 2015

Présentation des travaux de recherches. Paris. Muséum National d’Histoire Naturelle.

Médiation géologique de terrain

Résumé des recherches

5eme séminaire doctoral de l’ARDIST
François Dessart, S2HEP/EPIC, Lyon 1. 2eme année.

Nos recherches de doctorat se construisent autour de l’analyse de situations de médiation scientifique particulières : les sorties géologiques sur le terrain. Ces situations, assez variées sont vues dans une perspective relativement large, allant de la sphère universitaire (enseignement supérieur, formation des enseignants mais également université du 3eme âge ) à la sphère du loisir (prestations culturelles à thème, centrées sur la géologie). Nous partons de l’hypothèse que ces situations, du fait qu’elles se mettent en place « sur le terrain » présentent une spécificité, que nous voulons explorer par une étude épistémologique, didactique et médiatique. Nous voulons notamment montrer que le réel de terrain impose une approche historique, et que cette approche historique peut être menée à bien par le recours à la narration.

Notre cadre théorique se construit en premier lieu sur une épistémologie rationaliste (Bache- lard, 1960 ; Popper, 1991) qui considère que les savoirs se construisent avant tout sur ce qui pose problème et qu’ainsi les connaissances ont plus à voir avec les problèmes scientifiques qu’avec les solutions qui leurs sont proposées (Fabre, 1999 ; Orange, 1997). Nous mobilisons à ce titre le modèle de problématisation de Fabre et Orange (1997), ainsi que de nombreux travaux sur le rôle didactique du récit (Bruguière et Triquet, 2012 ; Orange-Ravachol et Triquet, 2007). Nous convoquons également Bruner (2002) qui définit le mode narratif comme imprégnant toutes nos appréhensions du monde, et Ricoeur (1983) qui nous permet d’envisager l’intrigue comme étant au cœur des apprentissages. Nous nous appuyons aussi sur Reuter (2011) pour comprendre la mécanique de mise en récit (notamment la « structure quinaire » du récit : modèle de Larivaille). Notre travail se nourrit enfin des recherches sur la médiation scientifique : les différentes formes de médiation, et notamment la vulgarisation scientifique constituent un cadre théorique important pour les situations médiatiques qui nous intéressent (Bensaude-Vincent, 2013 ; Charaudeau, 2008 ; Jacobi, 1987).

ll ressort notamment de ces apports théoriques que la mise en récit est un « outil pour com- prendre le monde » : il donne du sens, et construit de la cohérence entre faits et idées (Bruguière et Triquet, 2012). Il permet, à partir d’un « sytème d’événements virtuels de faire émerger une image du passé » (Vergnioux, 2003, p 215). En cela, le récit permet de mobiliser le « théorique », le virtuel et ainsi de révéler (de partager), les représentations que l’on se fait du monde. Par mise en jeu de l’intrigue, il permet de construire des questionnements du réel : en mettant en scène faits et idées, il problématise, il confronte « monde représenté » et « monde théorisé », organisés autour d’une intrigue qu’il s’agit de dénouer. Et par sa capacité à « résoudre l’inattendu », il pos- sède une fonction explicative des phénomènes scientifiques. Le récit ouvre donc à une exploration du réel. Mais quant est-il de ce réel « sur le terrain » ?

La géologie, qui constitue notre champs disciplinaire, se présente, en particulier dans ces si- tuations qui mobilisent le réel de terrain (Orange et al., 1999), comme une science partagée entre deux pôles épistémologiques. L’un se construit sur une approche fonctionnaliste (Gayon, 1993), déterministe et prédictive, inspirée par les sciences théorico-expérimentales; l’autre se construit sur une approche historique (ibid), à la fois en rupture mais aussi en collaboration avec les sciences nomologiques. En effet, les lois et principes scientifiques ne semblent pas pouvoir être mobilisés de façon très efficiente sur le terrain. Le réel, représenté dans ces situations par des indices du passé, des « archives » géologiques, constituent le registre empirique de référence (Fabre et Orange, 1997). Ces traces de terrain sont prises en charge dans une démarche qui ressemble davantage à une enquête (??) qu’à une « habituelle » révélation de la preuve scienti- fique. La géologie de terrain est donc avant tout une investigation qui prend des libertés d’avec la démarche stéréotypée que représente l’expérience. La géologie de terrain impose donc de recher- cher une cohérence entre les faits, à partir d’indices trouvés in situ. Cette cohérence, qui permet d’établir une « preuve historique », se met en place, d’une part par lecture anti-chronologique des événements contingents (Catellin, 2004) et d’autre part, par mobilisation d’un mode de raisonnement abductif (une forme de raisonnement apparentée à une déduction « à rebours » et caractéristique des sciences historiques). Il s’agit donc , en fait, de procéder à une démarche historique quand la méthode actualiste, selon laquelle les phénomènes du présent sont « la clé » des phénomènes du passé (Gohau, 2003, p 10), a atteint ses limites (Orange-Ravachol, 2012).

Sur ces bases théoriques, nous faisons l’hypothèse qu’une approche narrative répond à plu- sieurs des contraintes qu’imposent les situations de terrain : elle propose en premier lieu une alternative au raisonnement habituel qui caractérise l’activité scientifique, en envisageant une démarche d’enquête (abduction) et une recherche de la cohérence par résolution de ce qui est « intrigant » (par opposition à la démarche hypothético-déductive qui répond à la logique des faits et non à leur cohérence) ; elle autorise également une rétrodiction des temps linéaires, qui « des-enchevêtrent » les événements contingents, dépendants les uns des autres ; elle permet en- fin, par sa capacité à organiser le virtuel et le disparate, à orchestrer une exploration du réel en négociant les représentations que chacun se fait du monde.

Le recueil de données se fera par video et audio et sera traité à l’aide du logiciel « Transana » pour une analyse qualitative. Des indicateurs sont en cours de préparation pour une analyse des différentes séquences.

Références

  • Bachelard, G. (1960). La formation de l’esprit scientifique. J.Vrin, Paris, 4eme édition. Bensaude-Vincent, B. (2013). L’opinion publique et la science à chacun son ignorance. La Découverte, Paris.
  • Bruguière, C. et Triquet, E. (2012). Des albums de fiction réaliste pour problématiser le monde vivant. Repères, pages pp 201–223.
  • Bruner, J. S. (2002). Pourquoi nous racontons-nous des histoires ? Retz, Paris.
  • Catellin, S. (2004). L’abduction : une pratique de la découverte scientifique et littéraire. Hermès, (39):179–185.
  • Charaudeau, P. (2008). De la situation et du contrat de communication. In La médiatisation de la science, chapitre 1, pages pp 11–22. De Boeck, Paris.
  • Fabre, M. (1999). Situations-problèmes et savoir scolaire. Presses universitaires de France, Paris.
  • Fabre, M. et Orange, C. (1997). Construction de problèmes et franchissement d’obstacles. ASTER, 24:pp 37–57.
  • Gayon, J. (1993). La biologie entre loi et histoire. Philosophie, 38:50–57.
  • Gohau, G. (2003). Naissance de la géologie historique : la terre, des « théories » à l’histoire. Inflexions. Vuibert : ADAPT-SNES, Paris.
  • Jacobi (1987). Textes et images de la vulgarisation scientifique.
  • Orange, C. (1997). Problèmes et modélisation en biologie : quels apprentissages pour le lycée ?
  • L’Educateur. Presses universitaires de France, Paris.
  • Orange, C., Beorchia, F., Ducrocq, P. et Orange-Ravachol, D. (1999). « Réel de terrain », « réel de laboratoire » et construction de problèmes en sciences de la vie et de la Terre. Aster,N ◦28:pp 107–129.
  • Orange-Ravachol, D. (2012). Didactique des sciences de la Vie et de la Terre. Presse Universitaire de Rennes.
  • Orange-Ravachol, D. et Triquet, E. (2007). Sciences et récit, des rapports problématiques. Aster, 44:7–22.
  • Popper, K. R. (1991). La connaissance objective. Aubier.
  • Reuter, Y. (2011). L’analyse du récit. 2eme édition.
  • Ricoeur, P. (1983). Temps et récit, tome 1. Seuil, Paris.
  • Vergnioux, A. (2003). L’explication dans les sciences. De Boeck, 1re éd. édition.
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