Médiation géologique de terrain

Recherches en Didactique des Sciences de le Terre

Actes du colloque de l’ARDIST-Marseille-2014

Médiation géologique et réel de terrain : Problématisation historique et récit dans le discours des médiateurs de terrain en géologie

(Séminaire de l’ARDIST. Marseille mars 2014.)

 

Résumé

Le discours de médiation des guides de géologie se confronte sur le terrain à deux contraintes majeures : d’une part, la nécessité de captiver un public “non-averti” en ayant recours à des procédés langagiers et des mises en récit qui convoquent l’anecdotique, l’émouvant ou le surprenant ; d’autre part, les obstacles liés aux savoirs géologiques en eux-mêmes. Nous avons voulu montrer comment, dans un discours de médiation destiné à des “profanes”, ces guides mobilisent le récit sous des formes variées. Plus précisément, il s’agit de repérer dans quelle mesure l’activité narrative ici développée peut révéler au public “ce qui fait problème” via  un type de problématisation caractéristique de la géologie : la problématisation historique.

Mots clés

Problématisation historique, récit, médiation, géologie, réel de terrain

Abstract

The geological mediation discourse mobilised by mountain leaders in the field is faced with two major challenges : on the one hand, the need to captivate a non-specialised public by using language processes narratives mingling anecdotic, emotional and surprising elements and on the other side the constraint related to geological knowledge itself, whose acquisition faces numerous difficulties. We’ve tried to demonstrate how, in a mediation discourse addressed to amateurs, problematization, in the theoretical frame that sets our study’s limits, can be made by using narratives. How can narratives made by geological mediators in particular reveal the problematic aspect by setting up a problematization which is characteristic of historical geology, in other words historical problematization ?

Key words

Historical problematization, narratives, mediation, geology, real areas

Introduction

Le présent article prend place entre un mémoire de recherche de master 2 de Didactique des Sciences qui vient de s’achever et un travail de thèse qui débute. Le champ d’étude est celui de la didactique de la géologie en situation non-formelle, telle qu’elle se présente lors de la production d’un discours de médiation à l’occasion de sortie géologique sur le terrain. Nous avons en effet construit notre recherche sur des discours de médiateurs ayant un statut particulier : ils sont accompagnateurs en montagne. Leurs compétences avérées en géologie les ont conduits à proposer des initiations géologiques à l’occasion de randonnées en montagne. Ces situations nous intéressent, car elles se situent entre trois pôles, que nous voulons questionner : les pôles médiatique, didactique et scientifique. La mise en place d’un discours apte à tenir compte – simultanément – des contraintes des trois pôles ne paraît pas aller de soi. Mais il nous semble que l’activité narrative, mobilisée de façon presque systématique dans le discours médiatique, peut répondre à des contraintes didactiques et scientifiques, par la mise en place d’un discours « chimère » (Bruguière & Triquet, 2012) . Nous nous référons par ailleurs au cadre théorique de la problématisation dont une forme prend en compte cette inscription dans le récit : la problématisation historique (Orange-Ravachol, 2012).  La question est de savoir à quel(s) type(s) de problématisation – fonctionnaliste et/ou historique – les médiateurs de terrain vont se référer ? Et s’ils s’inscrivent dans la seconde, comment le récit est-il mobilisé et quelle fonction lui est dévolue ?

Cadre théorique de la médiation géologique de terrain

Quelques éléments d’épistémologie et de didactique de la géologie

La géologie présente une particularité épistémologique de part sa construction à la fois comme science fonctionnaliste, du fait de ses affinités avec les sciences dures, et comme science historique, dans la mesure où elle mobilise l’historicité. Elle se confronte à deux sortes de problèmes (Orange-Ravachol, 2012, p. 31) :

  • Des problèmes de type fonctionnaliste, qui construisent des processus géologiques sur la base des phénomènes actuels.
  • Des problèmes de type historique, qui reconstituent les événements du passé.

L’approche fonctionnaliste a pour « principe méthodologique » d’écarter l’événement. Elle mobilise des phénomènes qui prennent sens dans des problématiques globales. A l’inverse, la problématisation historique réinvestit l’événement dans ce qu’il a d’unique et d’irréversible. Mais c’est également par un questionnement du réel que la géologie envisage de construire des savoirs. Ce réel prend des formes variées. Orange & al (1999) définissent ainsi un « réel de terrain », par opposition au « réel de laboratoire », par le fait qu’il se  confronte directement avec les objets de la nature. Sur le terrain, le réel consiste en des traces correspondant à la production, en un lieu donné, à un moment donné, d’un phénomène géologique : ce phénomène se construit alors comme « événement ». Il est anecdotique et unique, irréversible, imprédictible et contingent. Mais, bien loin d’un « donné à voir », la trace se construit comme un concept à partir des éléments du réel, comme un objet géologique second, c’est à dire non-issu d’une simple perception immédiate. C’est donc entre phénomènes et événements qu’une heuristique géologique peut se constituer à partir du réel. Or, mobiliser ce réel en situation informelle, comme le sont les situations médiatiques qui nous intéressent, ne relève pas, a priori, de l’activité scientifique mais plutôt de formes de discours descriptifs, de type narratif (Charaudeau, 2008).

Médiation et récit

Raconter des histoires…

L’activité médiatique mobilise naturellement la narration. Selon Jacobi, la vulgarisation se définit  par ses rapports particuliers avec le mode narratif (Jacobi, 1987). De même,  Charaudeau précise que le récit fournit des outils médiatiques efficaces pour captiver le public et rendre les contenus scientifiques plus attractifs pour les « amateurs[1] »  (Charaudeau, 2008, p. 15). Les sciences de la Nature, en tant que disciplines scientifiques de terrain, mobilisent, selon un a priori tenace, une rigueur que n’aurait pas le récit. Cela viendrait du fait que « l’on prête aux histoires des arrière-pensées, des conclusions spécieuses, de la préméditation. On peut penser que c’est ce qui les distingue de la logique ou de la science » (Bruner, 2002, p. 18). Or, plusieurs auteurs ont montré que le récit est particulièrement opérationnel dans l’acquisition et la construction des savoir (Lhoste & al, 2011; Triquet, 2007), partant de l’hypothèse que « la construction d’une histoire s’apparente à la construction d’un savoir scientifique » (Orange-Ravachol & Triquet, 2007). En effet, l’objectif principal du récit est de « dire le vrai, non pas un vrai qui prétende être la vérité, mais un vrai qui soit vraisemblable » (Charaudeau, 2008, p. 15). En cela il s’oppose au discours scientifique, à visée persuasive, et au discours didactique qui cherche davantage à « transmettre des savoirs » (ibid). Les contraintes médiatiques obligeant le médiateur à prendre de la distance avec l’approche scientifique, celui-ci souffre d’un déficit de légitimité qui le pousse parfois à réinvestir le champ du scientifique pour assumer sans trop de difficulté son discours face au public (Charaudeau, 2008, p. 21).

Vers une heuristique narrative

La structure du récit (cadre spatio-temporel, intrigue, …) constitue une cadre heuristique pour le discours médiatique. Cette « armature » permet en effet d’agencer les éléments de l’histoire, de par sa capacité à les faire passer de la simple succession à la « configuration » (Ricœur, 1983 in Lhoste et al.2011, p. 60). D’autre part, l’emboitement des récits permet la hiérarchisation des événements entre eux, et négocie les liens entre le réel et la fiction (Reuter, 2011, p. 56). L’activité narrative organise enfin le discours (le « dire ») et négocie l’efficacité de l’énoncé (le « comprendre ») (Halté, 1988, p. 4). Mais surtout, le récit serait particulièrement efficient dans la mise en tension des faits entre eux. En cela il ouvre à une approche par problématisation à condition qu’il ne relève pas d’une forme de récit premier tel que le chronotrope [2] (Lhoste et al, p. 60). Par ailleurs, l’univers de la fiction, mobilisé par le récit, mobilise encore davantage la problématisation. Il active la construction de mondes imaginaires et alternatifs, et permet ainsi à l’approche scientifique de s’ouvrir à un univers des possibles et des impossibles (Bruguière & Triquet, 2012, p. 4) sans se limiter à des conditions de possibilité mécanistes.

Problématisation historique dans le discours de médiation géologique

Nous nous plaçons pour cette recherche dans le cadre théorique de la problématisation défini par Fabre & Orange (1997). La mise en tension entre registre empirique et registre théorique selon le modèle de ces auteurs, conduit à rechercher l’univers des contraintes qui s’imposent à l’explication et permet ainsi de construire ce qui pose problème. Denise Orange Ravachol (2012) distingue le modèle de la problématisation historique pour les sciences de la Terre. Cette approche construit surtout des événements Elle se met en place par rétrodiction de l’histoire, productrice de nécessités événementielles. Les événements se construisent[3] comme des  nécessités quand ils sont lus dans le sens anti-chronologique, ils sont contingents dans le sens chronologiques (ibid). Ainsi « un événement se produit : il était imprévisible, mais on peut en expliquer les raisons » (Gould in Orange-Ravachol, 2012, p. 29).

Problématique

Si le scientifique « est contraint d’apprendre à raconter lorsqu’il se tourne vers les sciences de terrain » (Orange-Ravachol, 2012, p. 49), le médiateur, lui, est amené à mobiliser à la fois ses compétences  scientifiques et didactiques, mais également narratives pour s’engager dans la problématisation historique. Comment le récit permet-il d’engager la rétrodiction nécessaire aux conditions de possibilité des événements ? Dans quelle mesure les médiateurs négocient-ils les contraintes fonctionnalistes et historiques ? Comment la contingence est-elle convoquée  ? Nous avons ainsi questionné le récit des médiateurs pour savoir si les  « événements du récit » s’inscrivent dans l’histoire comme des  « événements géologiques » ou comme des « phénomènes géologiques ».

Il a donc été nécessaire de construire notre approche en tenant compte de cette « ambivalence » des processus géologiques, qui peuvent se construire soit comme des événements, soit comme des phénomènes. Nous nous sommes appuyés sur la distinction suivante :

  • Un événement est unique, singulier, imprédictible, irréversible, inscrit dans un temps linéaire. Sa survenue répond à la contingence. L’approche méthodologique qui permet sa construction est la rétrodiction (en articulation avec une exploration des possibles en suivant le cours de l’histoire). Il est fondamentalement inscrit dans le temps et l’espace.
  • Un phénomène est générique, prédictible et déductible, inscrit dans un temps cyclique[4]. Sa survenue répond à des « nécessités causales ». L’approche méthodologique qui permet sa construction repose principalement sur l’actualisme méthodologique (actualisme d’analogie et actualisme de temps longs générateur de phénomènes, (Orange-Ravachol, 2005). Un phénomène est donc fondamentalement hors du temps et de l’espace.

Compte tenu de ces éléments théoriques, il convient maintenant d’évoquer les situations particulières de médiation que nous nous sommes données d’analyser.

 Deux situations  de médiation géologique de terrain

Nous avons construit notre recherche sur deux situations spécifiques, dites « non formelles[5] », qui convoquent deux formes de discours, à la fois didactique et médiatique. Notre corpus s’est constitué à partir du discours de deux « médiateurs en géologie », l’un, ancien chercheur en géologie et actuellement accompagnateur en montagne (nommé M1), l’autre (nommé M2), enseignant à la retraite, encadrant des « sorties géologie » au sein de son association. Tous deux, bien connus dans le milieu enseignant et universitaire, s’adressent habituellement à des scolaires, à des enseignants en formation mais également au grand public. Dans notre recherche, ils s’adressent à un public d’amateurs : certains sont des profanes, d’autres possèdent quelques rudiments de géologie. Nous présentons ces deux situations dans le tableau 1:

Tableau 1 Les situations de médiation géologique  
Situations géologiques
Dibona Fournel
M1 intervient à proximité d’un refuge dominé par un éperon granitique : l’Aiguille de la Dibona. L’histoire de cette aiguille, célèbre pour sa forme effilée, est vraiment singulière. Sa mise en place prédispose donc à une approche historique dans la mesure où il s’agit de reconstituer des événements qui se sont succédés, dans un ordre précis « pour » donner naissance à ce massif si particulier. Si ces événements n’avaient pas suivi cette histoire là, « il n’y aurait pas de Dibona » (mais il y aurait peut être « autre chose »). C’est cette dimension historique singulière que nous souhaitons analyser dans cette situation. M2 intervient dans un vallon sauvage, présentant une stratigraphie relativement abordable techniquement (affleurements assez faciles d’accès) et conceptuellement (sédimentation, lacune, tectonique, … tels qu’on peut les aborder en collège). Géologiquement, ce vallon se prête bien, a priori à la construction d’un discours de type « historique » : il mobilise en effet une approche stratigraphique que l’on peur considérer comme intrinsèquement ancrée dans la chronologie. La rétrodiction peut se faire alors par remontée des unités géologiques les plus récentes en direction des plus anciennes.

Le tableau 2 présente quelques uns des événements géologiques associés aux situations étudiées, ainsi que les phénomènes géologiques auxquelles ils se rattachent. Voyons deux  exemples :

L’érosion particulière du massif granitique à l’origine de la Dibona : celle-ci peut être abordée soit dans sa dimension « événement » soit dans sa dimension « phénomène » :

« Evénement » : L’érosion du granite de la Dibona, selon un réseau de fractures très particulier, constitue un fait géologique singulier de ce lieu. C’est le dernier événement important ayant affecté le massif et  à partir duquel une rétrodiction de l’histoire peut s’enclencher : il est alors possible de remonter l’histoire en construisant un réseau d’événements[6]. Ceux-ci se construisent à partir du réel de terrain et répondent aux contraintes définies plus haut.

« Phénomène » : La classe de phénomènes que l’on peut associer à ces événements est celle du processus d’érosion du granite.

De même, le dépôt des nummulites du Fournel peut être abordé à la fois sous un angle « événement » ou sous un angle « phénomène » :

« Evénement » : Le dépôt des nummulites du Fournel, à l’époque du Priabonien dans le bassin peu profond du Fournel (à cet endroit précis, à ce moment précis) constitue un événement. Il est la condition de possibilité de la mise en place du « gros banc calcaire ».

« Phénomène » : La classe de phénomène à la quelle on peut rattacher cet événement est celle de la sédimentation épicontinentale, en eau peu profonde.

Nous avons présenté, à titre d’exemple quelques uns des couples événements/phénomènes mobilisés dans les situations étudiées (tableau 2).

Tableau 2 : Phénomènes ou événements
Aiguille de la Dibona Vallon du Fournel
Evénements Phénomènes Evénements Phénomènes
Remontée de la racine de la montagne contenant la roche à l’origine de la Dibona Ajustement isostatique post orogénique Dépôt des nummulites « du Fournel » au priabonien, dans un bassin peu profond donnant un gros banc calcaire à Nummulites Sédimentation épicontinentale, peu profonde
Fusion de la roche crustale à l’origine du magma de la Dibona Fusion crustale par remontée adiabatique Légère déformation des nummulites du priabonien du gros banc calcaire Tectonique en compression
Le réseau de fractures dans le pluton de la Dibona dirige l’érosion : les blocs qui se détachent libèrent une aiguille effilée typique. Erosion d’un relief Plus tard au priabonien, la sédimentation nummulitique laisse la place à des globigérines se déposant dans des marnes, dans un bassin profond Approfondissement du bassin sédimentaire

Il s’agit donc pour nous de repérer, dans le discours de médiation géologique, les indicateurs d’une problématisation historique par mobilisation spécifique d’événements. Voyons donc cette analyse.

Analyses et discussion

La prédominance de contraintes fonctionnalistes rend difficile la construction de l’événement

Les médiateurs mobilisent-ils réellement des événements ? Les traces du registre empirique co-construites par les médiateurs à partir du réel, renvoient-elles à des événements ou plutôt à des phénomènes ? L’une des conditions que nous avons désignée comme fondamentale pour qu’une trace du réel devienne « événements », c’est son édification comme objet unique dans le temps et l’espace, à partir du réel de terrain. La narration que l’on a définie comme étant efficace pour organiser les faits entre eux, l’est-elle aussi pour des événements géologiques ? Mobilise-t-elle le réel de terrain ou plutôt un réel modélisé, théorisé ?

Nous avons remarqué une forme très particulière de mise en scène d’événements géologiques, comme celle de l’exemple ci-dessous :

« … donc, si je reviens à mon schéma, ici, si ces trois continents se sont rapprochés, les continents se sont passés les uns sous les autres, jusqu’au moment où le système se bloquant, qu’est-ce qui s’est passé ? Et bien, une gigantesque montagne a surgi en plein milieu de ce continent, Pangée, et cette chaîne de montagne qui allait des Appalaches à l’Oural, c’est la chaîne Hercynienne » M1 (TG11F)[7]

Le récit se construit ici autour d’une chronologie des événements tectoniques à l’échelle de la planète, à l’origine de la chaine hercynienne. Les événements de ce récit sont issus du registre du modèle. Il y a ici construction, sous une forme démonstrative, que l’on pourrait qualifier de « ballet des continents », d’une chronologie des évènements théoriques. Ce sont des événements « seconds », issus d’une construction à partir d’objets géologiques « évolués », déjà modélisés : ils ne proviennent pas directement du registre empirique.

« donc si vous voulez, vous aviez un continent ici et vous en aviez un autre qui est passé par dessous ici, et quand ça s’est bloqué, le continent qui est dessous est revenu à l’horizontal, et donc vous vous êtes retrouvés avec quelque-chose qui a fait ceci… » M1 (TG11G)

Mais ces événements ont en fait le plus souvent un statut hybride, entre événements et phénomènes : ils répondent à certaines des conditions pour être événements[8] mais ils ne « vivent » qu’à l’intérieur d’un schéma qui s’impose ici comme modèle. On est ici à l’intérieur d’un « récit englobant » de référence qui permet de « contraindre » la situation particulière de la Dibona à un modèle de référence : la remontée d’un pluton granitique par ajustement isostatique post-orogénique.

Dans la situation du vallon du Fournel, le repérage spatio-temporel des événements se fait plus facilement du fait qu’il est associé à une approche stratigraphique : les différents principes de la stratigraphie[9] sont justement fondés sur la position relative des terrains, permettant leur datation. Une incursion méta-didactique dans le discours de M2 permet d’en rappeler le principe :

« donc on a des terrains qui sont différents du précédent, et qui sont en dessus, donc ils sont …plus vieux ou plus récents ? …plus récents !… lorsqu’on a des terrains déposés les uns au dessus des autres , il est logique de penser que les plus anciens sont dessous, ils se sont déposé les premiers, et les plus récents sont dessus… » M2  (RC23I-O)

C’est donc sur ce lien fort entre espace et temps propre à la stratigraphie que l’approche historique peut se construire. Pour chaque niveau stratigraphique se construit un événement qui entre dans une histoire, dont le médiateur reconstitue la chronologie. Ainsi, un objet dans l’espace « renvoie-t-il » à un événement dans le temps :

« Il y a une roche volcanique qui a traversé des terrains et on peut les dater » …

« là c’est de l’ordre de 40 MA » M2 (RC20J)

L’investigation du réel joue donc un rôle important dans la mise en place et l’organisation des événements dans le temps : la façon dont M2 aborde les terrains (du bas vers le haut, c’est à dire depuis le socle gneissique vers les flysch) est liée à sa façon de parcourir le temps sagittal. Or nous avons dit l’importance de procéder par rétrodiction de l’histoire pour rechercher les conditions de possibilité des événements.

Une approche linéaire qui peine à s’engager dans une lecture anti-chronologique qui problématise

Deux approches linéaires ont été mises en évidence dans nos analyses. Nous les avons résumées dans le tableau 3 suivant :

Dans la situation « Dibona », M1 construit son discours en deux phases :

Une phase analytique[10], de type fonctionnaliste, qui remonte aux causes des phénomènes à l’origine de la Dibona ;

Une phase synthétique[11] qui mobilise des événements théoriques[12] dans des récits de type chronotrope.

La phase analytique procède par recherche causes, comme dans l’exemple suivant :

« donc il va falloir qu’il y ait une anomalie qui mette en fusion les roches sous nos pieds, soit dans le manteau soit dans l’écorce terrestre » M1 (TG5B)

(…)

« nous, pour la Dibona, les géologues pensent que c’est la baisse de pression qui est à l’origine de la fusion de la croûte continentale profonde de notre région » M1 (TG7R)

Il y a ici une forme de problématisation hybride qui se nourrit à la fois d’une approche fonctionnaliste et d’une approche historique. M1 recherche les causes de la fusion des roches (comment faire fondre UNE roche ? Autrement dit, trouver les conditions de possibilité du phénomène, que l’on peut rattacher aux contraintes du registre empirique) mais il mobilise implicitement le contexte de la Dibona (comment faire fondre LA roche à l’origine de la Dibona ? Il y a là, recherche des conditions de possibilités de l’événement -événement condition de possibilité, Orange Ravachol, 2012-). Mais cette problématisation hybride qui se met en place conduit « la Dibona » à jouer simplement le rôle de référence empirique. Il y a davantage remontée vers les causes des phénomènes que vers les conditions de possibilités des événements. La Dibona est un exemple au service d’un modèle théorique. La phase synthétique mobilise des formes de récits de type « chronotrope » : M1 raconte une histoire chronologique sous la forme d’un « ballet des continents ». Au cœur du schéma, M1 replace la Dibona,  qui permet de « retomber dans le particulier » :

« alors maintenant je vais dessiner le trait d’érosion entre St Christophe et , je dirais La Bérarde, mais on va faire ça sur la ligne de crête, … et un qui est bien pointu au milieu, vous voyez ce que je veux dire» M1 (TG20OP/TG21A)

L’approche narrative conduit donc ici à une simple organisation chronologique des événements qui ne permet pas la problématisation historique et reste de type explicatif. Il y a ainsi juxtaposition de deux moments :

Le récit explicatif : le médiateur procède à une reconstruction mécaniste des phénomènes à l’origine de ces événements. L’explication formalise des problèmes de type fonctionnaliste.

Le chronotrope : c’est dans cette phase que la narration prend place. Mais elle ne conduit pas à une problématisation historique : il n’y a pas de rétrodiction qui permettrait de construire les conditions de possibilité.

Il a cependant été possible de mettre en évidence une forme éloignée de « recherche des conditions de possibilité », qui suppose normalement une lecture dans le sens anti-chronologique, et qui se trouve ici pourtant au sein d’un chronotrope. M1 évoque la dernière phase de mise en place de la Dibona (son érosion particulière) :

« donc tout ça a été soulevé par les Alpes, donc mon aiguille Dibona qui était peut être 500m sous les continents, se retrouve toujours sous le continent, mais maintenant remonté à 3000m d’altitude, mais l’aiguille Dibona n’est toujours pas apparente à la surface lorsque les Alpes se sont soulevées, il faudra une dernière étape, pour arriver à faire apparaître l’aiguille Dibona » M1 (TG18IK)

« et cette dernière étape c’est laquelle ? C’est l’érosion de nos Alpes, qui a commencé à l’est, le Queyras »  M1 (TG18L)

M1 procède ici à une présentation d’une condition de possibilité pour que la Dibona devienne visible : elle doit être érodée. Mais cette condition de possibilité n’est pas ici un élément de problématisation historique : il y a confrontation entre le registre empirique (La Dibona visible) et le registre du modèle (Un modèle de formation en profondeur de la roche) qui conduit à mettre en place une explication (qui réponde à la nécessité d’une remontée de la roche en surface). Dans ce cas également, l’approche chronologique empêche la mise en scène des contraintes historiques.

Dans la situation Fournel, M2 procède à une investigation dans le sens chronologique, avec une progression « par saccades » : en effet, chaque affleurement est l’occasion d’une analyse qui procède d’une démarche hypothético-déductive, qui conduit à un récit retraçant « ce qui s’est produit ».

« ces nummulites au lieux d’être bien rondes, sont légèrement aplaties, et ça n’est pas une observation anodine, …elles sont ces nummulites, marqueuses de paléoenvironnements » M2 (RC19FH) =phase analytique

« donc vous voyez que la nummulite nous dit oh mais grâce à moi tu peux raconter à tout le monde que le bassin dans lequel s’est déposé ce calcaire était un bassin faiblement profond » M2 (RC20F) = phase narrative.

Chaque affleurement est donc l’occasion de construire un événement du récit global. Les récits constituent les unités événementielles du récit global qui les encadre. L’approche narrative est ici aussi renvoyée à sa simple utilité chronologique. Il y a lecture descendante des événements selon la linéarité du temps.

En conclusion, il apparaît que les conditions de possibilité des événements ne sont que peu questionnées. Les causes semblent suffisantes pour que se produisent les « événements/phénomènes » : or, ce n’est pas parce que des causes géologiques sont rassemblées que les effets se produisent. L’absence de rétrodiction de l’histoire empêche la mise en place des conditions de possibilité des événements. Les médiateurs ne posent pas la question : qu’est-ce qui fait que cet événement pourrait ne pas avoir été ?  Si la lecture à « rebrousse-poil » de l’histoire géologique est absente du discours des médiateurs, la contingence s’invite-t-elle, elle, dans la lecture chronologique ?

La fiction au secours de la contingence

L’univers fictionnel du récit permet-il aux médiateurs d’envisager la contingence ? Nous avons utilisé deux critères de recherche pour analyser cet aspect :

La fragilité des événements : le fait que les événements sont présentés comme pouvant ne pas avoir été.

L’altérité des événements : le fait que les événements pourraient être autres.

Cette analyse se fait dans le sens chronologique, à la recherche de bifurcation potentielle de l’histoire géologique. Une première forme de fragilité est celle qui renvoie au doute qui imprègne la démarche scientifique : émettre des hypothèses suppose de laisser une place au doute, malgré le pari qui est fait de trouver la solution.

« où est passé le secondaire ? Il est pas là, y en a plus, y en a pas. Alors est-ce qu’il y en a jamais eu ? S’il y a eu des terrains de l’ère secondaire, on en connait beaucoup dans d’autre régions, et bien c’est qu’ils ont été décapés par l’érosion : ils ont existé et ils ont été décapés, ou alors ils ont jamais existé » M2 (RC20U-RC21AF)

Dans ce moment du discours, M2 évoque la possibilité que les terrains du secondaire n’aient pas existé. Cela renvoie à un macro-événement potentiel problématique (le secondaire), du fait qu’une « non-trace » ne peut pas se construire simplement comme un non-événement ! Cette situation ouvre donc la voie à un imaginaire : mais M2 ne s’engage pas dans cette voie. Il s’en tient au processus avancé habituellement par les géologues face à une discordance :

« ils ont existé et ils ont été décapés » M2 (RC21F)

L’altérité  des événements est évoquée dans l’exemple suivant :

« alors maintenant, …, il s’est approfondi, mais les roches ont été quand même déformées, puisque j’ai des schistes, sinon on aurait pas de schiste, on aurait de l’argile » M2 (RC27R)

Ici M2 envisage donc que la sédimentation des argiles pourrait ne pas avoir été suivie par des déformations qui ont conduit aux schistes. De même M1 :

« si rien ne s’était passé, le continent sud serait arrivé au pôle sud et le continent N serait arrivé au pôle N » M1 (TG15N)

Ces deux exemples montrent que M2 prend en compte ici la contingence des événements qu’il convoque dans son discours. Mais cela reste de simples évocations car l’armature du discours reste principalement construite autour d’une approche déterministe construisant des phénomènes.

Conclusion

Il semble donc difficile, pour les médiateurs en géologie des situations que nous avons étudiées, d’intégrer la problématisation historique à leur discours. Si l’approche fonctionnaliste permet en partie d’exploiter le réel de terrain dans ce qu’il a d’exemplaire (il joue le rôle de modèle de référence à la théorie), l’événement géologique se met en place difficilement. L’histoire tend en effet à se construire systématiquement sur des phénomènes et non des événements, au sens où ils sont considérés et construits en géologie. La mobilisation de l’approche fonctionnaliste conduit le discours à prendre des allures scientifiques. Les médiateurs recherchent peut être là une légitimité que ne leur donne pas leur fonction médiatique.

La rétrodiction de l’histoire géologique de la Dibona et du vallon du Fournel ne se met en place que si ce sont des phénomènes qui sont en jeu : les événements sont « phénoménalisés[13] ». Ils s’incluent dans une « histoire-modèle » qui n’a rien de singulier : elle garde un statut générique, comme un exemple d’histoire tectonique globale, théorisée et transposable à de nombreuses autres situations géologiques. Les événements se construisent uniquement dans leur dimension « phénoménologique »  (Gayon, 2004) et non contingente, libérés qu’ils sont du temps et de l’espace. Or l’ordre du monde actuel, comme le dit Orange Ravachol, « n’a pas été seulement imposé par des lois fondamentales, il est aussi le produit de la contingence ». Ainsi, le réel de terrain aurait pu ne pas être ce qu’il est. Ou alors, il aurait pu être tout autre ! Et c’est par une approche historique que cette dimension peut être explorée. Le récit vient cependant au secours du médiateur mais dans des formes qui peinent à problématiser.

Ces difficultés, que nous pointons ici, révèlent les obstacles qu’il reste à dépasser pour que le  recours au récit ne relève pas simplement de l’activité médiatique, mais soit également un outil efficace pour engager une lecture alternative de l’histoire géologique.

BIBLIOGRAPHIE

Bruguière, & Triquet. (2012). Des albums de fiction réaliste pour problématiser le monde vivant. Repères, pp 201–223.

Bruner. (2002). Pourquoi nous racontons-nous des histoires ? (Retz, Ed.).

Charaudeau. (2008). La médiatisation de la science, p. 11–22.

Fabre, & Orange, C. (1997). Construction de problèmes et franchissement d’obstacles. ASTER, N°24, pp 37–57.

Gayon, J. (2004). De la biologie comme science historique. Sens Public. Retrieved from http://www.sens-public.org/spip.php?article32

Gould.SJ. (1990). Aux racines du Temps. (Grasset, Ed.).

Halté. (1988). Trois points de vue pour enseigner les discours explicatifs. Pratique, N°58, pp 3–10.

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Orange, C., Beorchia, F., Ducrocq, P., & Orange-Ravachol, D. (1999). “Réel de terrain”, “réel de laboratoire” et construction de problèmes en sciences de la vie et de la Terre. Aster, N°28, pp 107–129.

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NOTES
[1] Le terme « amateurs » est pris ici au sens de : celui qui ne maitrise bien pas les contenus et savoir-faire de la discipline, par opposition aux spécialistes.
 [2] Forme de récit premier construit sur une simple succession des événements dans le temps.
 [3] Les événements ne se construisent simplement  à partir des traces visibles du monde réel : ce réel immédiat et simplement observé fait place à un réel « conçu », mobilisant des objets seconds, qui jouent le rôle de « traces géologiques ».
 [4] Gould défini le temps cyclique par le fait que « les événements perdent leur qualité d’épisodes distinctes et de causes affectant l’histoire contingente. Les états fondamentaux sont immanents au temps, toujours présents et immuables. » (Gould.SJ, 1990, p. 29)
 [5] Au sens de Jacobi, par opposition aux situations de classe construites sur des procédures normalisées et ritualisées.
 [6] Ces événements sont alors des conditions nécessaires aux événements suivants ; ils sont donc des conditions de possibilités des événements.
 [7] Les citations extraites du corpus sont disponibles à l’adresse suivante : https://www.dropbox.com/sh/mtxfhgd80ebqwdq/FI9nd4oJQ3. Le codage renvoie à la place de la citation dans le discours retranscrit : (initiales du médiateur/page/ligne du tableau).
 [8] Ces phénomènes implicitement considérés comme singuliers, se trouvent au cœur d’une chronologie cyclique imposée par le modèle : ils sont de construction fonctionnaliste. Ils ne sont donc que « partiellement » des événements. (Gayon, 2004)
 [9] Eux-mêmes empruntés à l’actualisme.
 [10] La première heure de son discours
 [11] La dernière heure et demi de son discours
 [12] Nous avons appelés « événements théoriques » des événements cités dans le discours et qui ne se rattachent pas directement à des traces dans le registre empirique. Ils sont donc selon nous caractérisés par leur « importation » et non leur construction rationnelle.
 [13] Mais pas comme les scientifiques pourraient le faire via l’actualisme